Le vieil homme et l'enfant. film de Claude Berri, 1966
Je n'ai pas d'enfant. Un jour, j'en aurai. J'espère. Pour l'heure, je n'en ai pas. Mais j'aime observer ceux des autres, les voir
grandir, apprendre, évoluer.
Je ne m'en lasse pas, car il y a quelque chose de fascinant chez l'enfant, d'une part, son innocence, qui ne dure pas très
longtemps je l'admets ; et d'autre part, sa capacité à se nourrir du monde qui l'entoure pour grandir.
Une capacité d'apprentissage et d'assimilation qui dépasse tout ce qu'on pourrait penser. C'est terriblement fascinant. Et terrible tout court. Il est si
facile d'endoctriner un enfant, que certains ne se privent pas de le faire à des fins douteuses.
Ce qu'on sème dans l'esprit d'un enfant germera et y restera pour longtemps, si ce n'est pour la vie entière. Même si à l'âge adulte, l'enfant croit avoir le
choix de ses propres actes et décisions, même s'il reniera peut-être ses acquis d'enfance ; quelque part, la marque de son passé restera. Elle restera comme un bénéfice, ou une blessure. Si
l'enfant devenu adulte, réagit par la révolte et le déni de son passé, c'est que, quoi qu'il en dise, son passé le suit. Ses décisions sont le fruit d'un passé blessant qu'il souhaite renier.
Ainsi, dans tous les cas, l'enfance modèle l'individu; profondément, instinctivement et parfois irrémédiablement. L'enfant assimile non seulement tout
ce qu'on a pu et voulu lui apprendre, de gré ou de force ; tout ce qu'on a voulu faire de lui ; mais aussi, tout ce que ces petites oreilles ont vu, entendu, malgré vous, tout ce que
son petit coeur a ressenti, tout ce qui l'a blessé, réjouit, consolé ou hanté. Les mots, des actes, la violence des sentiments humains, la perte et la douleur, la joie et le réconfort, la
confiance et la trahison.
Comme le capital santé qui se construit essentiellement durant l'enfance et détermine durablement la santé de l'homme adulte; ainsi il en va de même pour le
capital émotionnel, intellectuel et spirituel de cet enfant dont les fondations sont jetées dans son coeur dès ses premiers jours et détermineront, en bien ou en mal, son futur psychique et sa
personnalité.
Aussi notre responsabilité envers ce cadeau divin qu'est la naissance d'un enfant, est énorme, gigantesque, incommensurable ! Elle revêt une importance
capitale pour cet enfance, et pour la société.
Certes, nous sommes tous maladroits et nous faisons tous des erreurs envers les enfants, et je dirais, surtout envers les enfants justement. Nous sommes tous
conditionnés par notre enfance premièrement, par la société, - et pas un peu- , pas notre vécu que nous projetons, négativement ou positivement sur cet enfant. Nous répétons les
erreurs de nos parents ou au contraire, agissons à l'inverse pour ne pas les reproduire. Nous manquons souvent de jugement et de détachement car notre affectif envers eux prend le pas sur
la raison, comme lorsque nous hurlons et secouons un enfant qui s'approche d'un danger parce notre peur qu'il se blesse prend le pas sur la confiance que nous devrions avoir en lui.
Oui nous faisons des erreurs. Et ce n'est pas impardonnable heureusement. Ce qu'il est, en revanche, c'est de ne pas considérer les enfants à leur juste
valeur : nous les considérons à tort, comme des enfants justement, alors qu'ils sont simplement et avant tout, des hommes en devenir.
La façon dont nous traitons nos enfants est paradoxale à plus d'un titre.
Premièrement, nous les entourons d'amour et d'affections, à la limite de l'adoration parfois. Nous sommes paniqué à l'idée qu'ils leur arrivent quoi que ce soit et
plus que tout, paniqué à l'idée de perdre leur amour pour nous. Nous les gâtons de toutes sortes de jouets et de choses inutiles, nous leur disons oui quand il faudrait leur dire non, ou
inversement. Nous refusons de croire que nos actes puissent les mettre en danger car nous refusons d'abandonner cette lueur de plaisir et de reconnaissance dans leurs yeux lorsque nous les gâtons
de bonbons et de sucreries, par exemple…
A contrario, nous décrétons des règles absurdes, conditionnées par la société, avec des tableaux qui déterminent qu'à tel ou tel âge, un enfant doit être capable de
faire ceci ou cela, de dormir seul dans sa chambre, de manger tel aliment, qu'un enfant DOIT aller à l'école ou à la crèche pour se socialiser, qu'un enfant doit savoir lire ou posséder
tels compétences à un âge donné, que s'il ne suit pas le lot de tous les enfants alors il doit être déclassé par rapport aux autres et nous sommes terriblement affecté si l'enfant ne suit pas la
courbe de vie ainsi standardisée.
Nous disons qu'ils pourront faire ce qu'ils souhaitent de leur vie, mais nous choisissons bien souvent leur options d'études, et exigeons des obligations de
résultats, supérieures à celles de leurs condisciples, de préférence. Nous projettons sur eux les plans et les espoirs que nous n'avons pas pu réaliser pour nous même et déterminons des objectifs
audacieux et ambitieux pour leur compte. Ou alors sous prétexte de les laisser vivre, peut-être sommes-nous complètement désintéressés de leur scolarité, les laissant en proie au conditionnement
scolaire et au décrochage s'ils ne suivent pas le train avec les autres.
Ensuite, et surtout, notre comportement le plus étrange, et le plus dommageable envers eux, c'est que nous les séparons du monde des adultes. Au
yeux de la pensée commune, l'enfant n'est pas un être comme l'est un homme ou une femme accomplie.
Non, il doit seulement grandir et évoluer. Ce n'est pas un homme, c'est seulement un enfant.
Aussi pour se faire, on le met à l'écart des adultes. On lui construit un monde à part dans lequel il est roi ; un monde qui n'a rien avoir avec celui des grands.
Une prison dorée faîte de jouets d'enfant et d'activités d'enfant. Pas de jeu ou d'activité d'adultes. Non, des mondes faits de couleurs et de dessins d'enfant, avec des jeux adaptés à chaque âge
ou chaque niveau. Des activités pour les enfants, dirigées par des spécialistes de l'enfance. On les nourrit de petits pots d'enfants, le lait de croissance pour enfant, de purée d'enfants
dans lesquelles on cache des légumes. On les abrutit de dessins-animés faits pour les enfants.
Ainsi, nous les séparons continuellement du monde des adultes. Nous les tenons à l'écart, nous ne les emmenons pas faire les courses avec nous, ni sur
notre lieu de travail (d'ailleurs cela nous serait interdit probablement), nous ne les emmenons pas au restaurant avec nous, ni à nos sorties dans la famille ou chez des amis. Si d'ordinaire nous
nous risquons une sortie avec nos enfants, nous déménageons avec eux tout l'amarda essentiel au monde de l'enfance: poussette, transat, lit pliant, biberon à réchauffer, et surtout jouets,
occupations, livres, car sans cela, ils risqueraient de s'immicer dans les retrouvailles des adultes.
Nous n'aceptons aucune aide d'un enfant. Premièrement car étant plus doué, maturés et expérimentés que lui, nous n'avons techniquement pas besoin de son
aide. Pire, sa participation à nos activités pourrait nous ralentir. Ensuite, il ne faudrait pas qu'il vienne à se couper ou se blesser ...Le monde des adultes est
forcément toujours dangereux pour l'enfant. Ainsi lorsque l'adulte travaille, cuisine ou est occupé, il renvoie l'enfant à son monde d'enfant, et ne lui permet pas de participer au
monde des adultes. Quand un enfant aime faire la cuisine avec sa maman (ou son père), on lui offrira un jouet en forme de cuisinière miniature pour qu'il fasse joujou, plutôt que lui permettre de
toucher, utiliser la vraie et grande cuisinière, celle des adultes.
Lorsque l'adulte lit ou joue à un jeu compliqué, on dit à l'enfant intéressé qu'il est trop petit pour ça. Toute son enfance, l'enfant entend cette
phrase rabaissante : NON, c'est pour les GRANDS.
Ainsi, lorsqu'il grandit un peu, l'enfant réalise que même s'il est toujours un petit aux yeux des adultes, il est déjà plus grand que son petit
copain, son petit frère, son petit voisin. Alors il se sent fier, orgueilleux, méprisant avec eux, car lui, il peut faire des choses interdites aux plus petits. Ainsi, ce
monde de l'enfance, ce monde à part déjà tellement étroit, on invite l'enfant à le ségrégationer encore, avec notre appui bienveillant. Combien de fois ne l'encourageons-nous pas à monter
de niveau, et exprimons notre déception s'il ne le fait pas, à faire mieux que leur camarades, combien de fois ne renvoyons-nous pas les plus petits jouer entre-eux au bac à sable plutôt que
d'ennuyer les grands ?
L'enfant grandit donc dans un monde qui lui est propre, avec le sentiment contradictoire d'être à la fois dépendant de ce monde, fier prince couvert des privilèges
du royaume de enfants, et à la fois honteux d'y être, car perpétuellement frappé d'interdiction de participer au monde des adultes, perpétuellement comparé, pesé et trouvé petit …
Ainsi l'enfant est pressé de quitter se monde de l'enfance pour être comme les grands. Mais il aimerait garder tous les avantages de l'enfance, ceux là même qu'on lui a toujours donné
comme acquis, sans condition autre que celle d'être un enfant.
Et c'est ainsi que le grand enfant sort malgré-lui de l'enfance. En étant devenu un personnage perdu, complètement désorganisé, qui ignore où est son
monde, où est sa place. Un personnage en devenir qui ne sait pas ce qu'il veut ni doit devenir.
Nous le décrétons capables d'être un adulte, et après l'avoir mis à l'écart pendant près de 12 ans, nous voudrions qu'il s'exécute et agisse comme un adulte !
Nous voudrions qu'il soit autonome, qu'il prenne des décisions justes et censées, qu'il travaille et donne un coup de main dans la maison … Toutes des choses qu'on lui a interdite
quand il était enfant alors qu'ils les auraient faîtes avec joie et entrain, voilà que les exigeons à présent de lui, alors qu'il les trouve ennuyeuses, et que surtout il n'en comprend pas
l'utilité. Lui qui n'a jamais été qu'un enfant qui ne faisait que des choses d'enfant.
Devant l'incompréhension et la rébellion, parfois violente, de cet être inachevé, qui ne sait ce qu'il doit devenir, nous nous sommes retrouvés désemparés. Et
plutôt que de considérer la transition du monde de l'enfance à celui des adultes comme un échec cuisant et dramatique; nous avons préféré nous consoler, et nous rassurer en créant
l'adolescence. Un monde hydride, dans lequel nous lui demandons de devenir un adulte, tout en continuons à supporter ses frasques d'enfants, ses colères et ses rébellions, en
espérant que viennent des jours meilleurs. Une zone de non-droit parentale, où l'enfant se libère de toute la frustration que nous avons accumulés sur ses épaules. Car oui,
c'est bien de notre faute qu'il sagit. Mais puisque les philosophes et les psychologues ont décrété que c'était tout à fait normal qu'un enfant, pardon, un adolescant
agisse de la sorte à cet âge ... nous voilà rassuré. Et nous perpétuons nos erreurs dramatiques.
Et ces enfants devenus des hommes non-accomplis perpétuent nos erreurs, souvent en les amplifiant. Aujourd'hui, les jeunes hommes et femmes quittent le foyer
parental de plus en plus tard, manquent d'autonomie, d'indépendance. Ils préfèrent profiter des privilèges du monde adulte : travail, argent, fréquentations amoureuses ; tout en
restant dans le cocon rassurant et protecteur de papa-maman. Pas de responsabilité, pas de contraintes, pas de problèmes majeurs, pas de charges financière … Ce phénomène d'adolescence
prolongée devient tellement symptômatique de la société d'aujourd'hui que des psys ont trouvé un nouveau mot pour le désigner : l'adulescence … Ou l'adulte-adolescent.
A ce rytme-là, on peut se demander combien de temps notre société mettra pour rayer l'adulte de ses rangs, devenant peuplée exclusivement d'êtres inachevés,
d'adultes non-accomplis, de personnages hybrides, immatures, perdus, dans un monde sans règles, sans conscience, sans âme.
Oui, notre pire erreur est d'avoir oublié que nos enfants sont des adultes en devenir.
un visiteur a dit au mouton ..