L'obervatoire du mouton

Mardi 24 janvier 2012 2 24 /01 /Jan /2012 11:22

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Les aristochats, © Walt Disney 1970              

 

Ce dimanche-là, nous faisions un copieux repas avec de nombreux amis.  C'était pour le nouvel an.  Ou je ne sais quel autre prétexte pour nous retrouver tous ensemble. Il y a de nombreux enfants. De jeunes enfants. Ca joue et ça court un peu dans tous les sens. L'atmosphère est bruyante et gaie, tout le monde est heureux d'être là. Surtout les enfants. Pensez ! 

 

Puis un semblant de calme arrive. On passe à table. Certains enfants ont leur table à eux. Je ne dirais pas que ce soit une mauvaise chose en soi. On pourrait même croire que c'est pour leur responsabiliser qu'on les laisse à leur table, sans la surveillance d'un adulte. Bien sûr, vous pensez bien que le mouton philosophe vous dirait qu'encore une fois, il s'agit tout simplement de mettre à part l'enfant des adultes.  Mais les enfants sont heureux d'être ensemble, c'est le principal.  Dommage juste qu'ils pensent ainsi bénéficier d'un nouveau privilège sur leur concurents plus petits ou les autres enfants de leur âge, obligés de rester à table avec leur parents, bouh les loosers !  

 

Bref. L'entrée est servie, tout se passe pour le mieux. Même les enfants se régalent. 

 

Intermission* 

Entre l'entrée et le plat, certains adultes aident, d'autres discutent, et la plupart d'entre eux ne font plus attention aux enfants qui ont été séparés de leur vue, à une autre table.  Bien sûr, on dira qu'ils jettent un oeil de temps en temps sur leur progéniture pour vérifier qu'ils ne sauvent pas, ne se font pas enlever par de vilains adultes mal inttentionés, ou encore ne se battent pas avec leurs couverts en plastique "safe" spécial enfants.  Non j'exagère.  Les enfants avaient les mêmes couverts que tout le monde, couteau excepté, ça va de soi, il parraît. 

 

Deux demoiselles; appelons-les Lisa et Louisa, hautes comme trois pommes, et âgées de 4 ans (elles vous diraient 4 ans et DEMI) sont toujours tranquillement assises à leur table "enfant" - à genoux sur leur chaise pour être plus précise - et elles discutent, pouffent entre elles, rigolent, sont heureuses de se retrouver.  Elles ne sont ni difficiles, ni sur-exitées, elles n'ont pas quitté leur table pour aller courir jouer.  D'ailleurs on va passer au plat principal dans 10 minutes tout au plus. Elles ne sont demandeuses de rien ...

 

J'insiste. Demandeuses de rien.  Des enfants qui ne demandent rien sinon qu'on leur fiche la paix, ok ?  

Sauf que papa a dû trouver que la lueur d'intelligence dans les yeux sa fille devait être inquiétante car le voilà qui se précipite avec un lecteur de DVD portable (rose fushia spécial petite fille), l'ouvre, le place sur la table des enfants, devant leur yeux. (la table où on mange oui, oui).  Et hop, power !  Et voilà les Aristochats qui passent. (superbe film au demeurant. Mais ce n'est pas le sujet).   Tout le monde voudrait être un cat '  dzing dzing ...

 

I'm shocking** dirait  Wasp. (Non Wasp dirait i'm shocked, c'est plus anglais).  Mouton le dit aussi : I'm shocked, It's very Shocking !!! J'ai dû rester interloquée la bouche ouverte 5 minutes jusqu'à ce que mon tendre et cher me rappelle à l'ordre pour me dire de me mêler des mes affaires.

 

D'ailleurs, je profite de cet apparté, pour m'excuser par avance, si jamais mes amis ci-sus-concernés viendraient à lire ceci et se reconnaître dans ce récit.  Mon but n'est pas tant de les critiquer que de prendre leur exemple si parlant pour détailler, éclairer et justifier mon précédent article très réthorique", sur l'enfance emprisonnée.  Je ne pouvais trouver exemple plus parfait. Donc je les remercie en quelque sorte. (Heu. N'exagérons rien.  Mais en tout cas, je vous aime, je vous assure ! )

 

Voilà donc les deux demoiselles qui riaient de bon coeur jusque là, sont maintenant bouche close, yeux exorbités et cerveau en veille devant un dessin-animé.  Dessin-animé "punition" que leur sage attitude ne méritait vraiment pas (punition car il veut dire clairement : tais-toi et bouge pas) et dessin-animé qu'elles n'avaient absolument pas demandé,  (j'insiste je sais, je suis lourde hien ?) ...  

 

Fin de l'intermission - 

 

On passe le repas à table. On sert donc un plat à manger, à deux petites filles de 4 ans qui ont, devant les yeux, un dessin animé qui tourne. Bien sûr, on ne retire pas le lecteur DVD des yeux des enfants.  Surtout pas, on s'exposerait à une crise de la part de ceux-ci.  Une crise dont on est 100 % responsable déjà, une crise surtout qu'on sait pertinament qu'on ne saura pas résoudre ensuite.  Donc on ne fait rien. C'est plus simple. On met une assiette devant un enfant qui n'a plus sa tête à ça, qui a le cerveau et tous les sens enformis, et qui n'a plus aucune attention disponible pour comprendre à ce qu'il se passe autour de lui, et à forciori sous ses yeux et son nez. 

 

Faut-il être un génie pour savoir que le gosse ne baissera pas une seule fois les yeux sur son assiette et n'en avalera pas une seule bouchée ?  Alors je suis un génie.

 

Fin de l'histoire ?  Non. Décidément, Mouton avait encore toute la journée devant lui pour être very shocking. 

 

J'ai ommis un détail dans mon récit.  Avant de servir les enfants, voilà que maman intercepte et filtre l'assiette d'une des gamines. Une assiette on ne peut plus apétissante et qui devrait plaire à un enfant : du poulet, des pâtes, si peu de légumes. Un morceau de tomate et un micro morceau de courgette, on a vu pire comme légume, même pour un enfant, n'est-ce pas ?   Hé bien il faut croire que non.  Maman coupe tout en petit morceau, ensuite elle trie et ENLEVE les légumes de l'assiette de son enfant.  Vous avez bien lu, oui, c'est MAMAN qui retire les légumes de l'assiette de sa fille.  Parce que, de toutes façons, elle sait qu'elle ne les mangera pas. Et Maman ne forcera pas Lisa à manger ses légumes. Trop difficile. Déjà bien assez dur de la faire manger tout court, comme on va le lire ci-après.

 

Privilège du monde de l'enfance encore. Des repas à part, au propre comme au figuré. Des plats sans légumes. Des plats d'enfants.  Maman rend donc l'assiette à l'enfant et lui donne une cuillère.  Car l'enfant n'a pas droit aux couverts qu'utilise l'adulte, rappelez-vous.

 

Il se passe ici quelque chose d'assez fascinant. Autour d'elle, tous les autres enfants de son âge mangent avec une fouchette. Demoiselle Lisa repousse donc la cuillère de maman et tente de manger elle aussi - comme une grande-  ou à tout le moins, -comme les autres.-  J'eus peur un instant que la maman ne l'en empêche avec une niaïserie dans le genre  "tu es trop petite !"  mais heureusement, ce ne fût pas le cas.

 

Cela dit, la petite fille a eu beau prendre une fourchette, ce n'est pas pour cela qu'il y aura eu une quelconque nourriture dans sa bouche.  Pensez donc, un dessin animé devant les yeux !  Alors forcément, la suite est prévisible, vous vous doutez qu'on va droit au clash.

 

Le "Mange Lisa, mange !"  répété deux cent mille fois sur tous les tons par tantôt papa, tantôt maman n'a évidemment aucun effet.  J'aurais pu le prédire, je suis un génie.  

L'épisode des menaces  est assez éloquent aussi :  "tu ne pourras plus regarder de dessins animés. Je vais retirer le lecteur DVD.  Maintenant j'en ai marre, tu vas aller au coin. "  

Parce qu'il faut s'imaginer le tableau.  L'enfant ne lève même pas les yeux du dessin animé.  Et quand elle le fait, sous la menace de se voir enlever son DVD, c'est pour faire sa moue et marmoner je ne sais quel gémissement dans ses dents.

 

I'm shocking shocked... 3e chapitre.  

 

Penserez-vous que maman, lasse, va prendre le lecteur DVD à la petite fille ?  Non maman, va ESSAYER de PIQUER le lecteur DVD à la petite, tandis que son père détourne son attention.  Vous avez ben lu.  Je répète :  Maman essaye de piquer le lecteur DVD à la petite, tandis que son père détourne son attention.  Pas de bol.  La petite se retourne, les yeux bien fixé sur l'objet convoité.  Maman le repose, gênée en souriant de son air le plus innocent possible à sa fille. On croirait voir un comic-show (vous savez avec les enregistrement de rire derrière ?).

 

Ne manquerait plus qu'elle s'excuse tiens. J'imagine la scène aisément : "Moi j'ai osé toucher ton DVD, héhé mais non, qu'est-ce que tu vas penser là ?  MOI ta MERE, moi le PARENT, moi qui ait la garde, l'autorité, le devoir de prendre soin de toi, moi l'ADULTE, j'aurais osé toucher à ton provilège d'enfant ?  non mais non, mais tu te fais des idées voyons ..."

 

Ouf ! Le sort a dû s'en mêler puisque bing, le lecteur DVD s'éteind soudainement. Panne de batterie.  Hourrah pour les parents ! Voilà l'excuse imparrable.  "Oooooh il est cassé, comme c'est dommage, c'est comme ça c'est la vie, il faut le charger tans pis"   et hop, on prend le DVD !  Belle entourloupe. 

 

Terreur dans les yeux de l'enfant privé de sa drogue. Grimace, pleurs et refus de manger.   Papa monte d'un ton.  TU MANGES.  En vain.  Papa menace.  JE NE VAIS PAS CHARGER TON DVD SI TU CONTINUES.  Pleurs de l'enfant (quelle horrible menace pensez !).   Maman vient au secours de papa.  Si tu continues papa -le méchant- ne va plus charger ton DVD, allez mange vite, viiite !   En vain.  Tentative de faire manger l'enfant à la cuillère. L'enfant refuse.

 

Maman s'enerve à son tour.  Et Maman punit !!  MAINTENANT TU VAS AU COIN ET TU N'AURAS PLUS DE DESSIN ANIME. 

 

La petite pleure, maman reprend son assiette.  Vous avez suivi ?  La petite pleure et maman reprend l'assiette.  Je suis un génie : j'en déduis que la petite n'a strictement RIEN mangé. 

 

Le croiriez-vous si je vous dis qu'elle n'ira pas au coin malgré la punition pourtant décrétée ; que papa rechargera la batterie du lecteur DVD portable juste après avoir dit qu'il ne le ferait pas ; et qu'une heure plus tard  "Robin des Bois" passera sur l'écran du mini lecteur, à la table des enfants ?  Pourtant c'est la stricte vérité.

 

Je pourrais encore vous en dire pour ettayer mon essai philosophique sur l'enfance et la façon de considérer les enfants.  A l'occasion je vous raconterai.  On me dira que c'est facile de parler quand on a pas d'enfant. Certes.

 

Je vous assure que mes intentions ne sont pas de juger, ou de critiquer ...  Mais de l'observatoire du Mouton, forcément, ça observe, ça analyse, ça cogite, ça tente de décrypter. Comprendre. Penser avec sa tête. C'est en - quelque sorte- un privilège que j'ai, que mes ami(es) aient eu des enfants avant moi.  J'observe et j'apprends.  Je peux à loisir regarder les enfants grandir et la façon qu'ont leurs parents d'agir envers eux.  Avec tout le recul nécessaire : pas d'affectif, pas de peur, pas de contrainte, pas d'obligation. C'est facile, ce ne sont pas mes enfants.

 

Peut-on en déduire que mon raisonnement n'en est que plus impartial, neutre et éclairé ?  Je ne me permettrais pas de tirer cette prétentieuse conclusion.  Ma façon de voir le monde est très *théorique*, surtout concernant les enfants, n'en ayant pas encore ;  mais si cette façon de voir le monde pouvait éclairer certaines situations, et aider des parents à mieux comprendre que leur enfant n'est pas simplement qu'un enfant ; alors tout ceci en vaut la peine.

 

 

Réthorique et théorie du mouton :  La prison de l'enfance (1)

 

 

 

* Intermission : An intermission is also often billed as an entr'acte (French: "between acts"). Wikipédia. 

Get out !  This is a private joke with Wasp !

** Very shocking :  Anglicisme. Dit par plaisanterie : qui déplaît, offence, ou choque. Wikitionaire.


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Lundi 2 janvier 2012 1 02 /01 /Jan /2012 13:12

http://image.toutlecine.com/photos/v/i/e/vieil-homme-et-l-enfant-01-g.jpg

Le vieil homme et l'enfant. film de Claude Berri, 1966


 

Je n'ai pas d'enfant.  Un jour, j'en aurai. J'espère. Pour l'heure, je n'en ai pas. Mais j'aime observer ceux des autres, les voir grandir, apprendre, évoluer. 

Je ne m'en lasse pas, car il y a quelque chose de fascinant chez l'enfant, d'une part, son innocence, qui ne dure pas très longtemps je l'admets ; et d'autre part, sa capacité à se nourrir du monde qui l'entoure pour grandir.      

Une capacité d'apprentissage et d'assimilation qui dépasse tout ce qu'on pourrait penser. C'est fascinant et terrifiant à la fois. Il est si facile d'endoctriner un enfant, que certains ne se privent pas de le faire à des fins douteuses.

 

Ce qu'on sème dans l'esprit d'un enfant germera et y restera pour longtemps, si ce n'est pour la vie entière. Même si à l'âge adulte, l'enfant croit avoir le choix de ses propres actes et décisions, même s'il reniera peut-être ses acquis d'enfance ; quelque part, la marque de son passé restera. Elle restera comme un bénéfice, ou une blessure.  Si l'enfant devenu adulte, réagit par la révolte et le déni de son passé, c'est que, quoi qu'il en dise, son passé le suit. Ses décisions sont le fruit d'un passé blessant qu'il souhaite renier.  

 

Ainsi, dans tous les cas, l'enfance modèle l'individu;  profondément, instinctivement et parfois irrémédiablement.  L'enfant assimile non seulement tout ce qu'on a pu et voulu lui apprendre, de gré ou de force ;  tout ce qu'on a voulu faire de lui ;  mais aussi,   tout ce que ses petits yeux ont vu, tout ce que ses petites oreilles ont entendu, malgré vous , tout ce que son petit coeur a ressenti, tout ce qui l'a blessé, réjouit, consolé ou hanté. Les mots, les actes, la violence des sentiments humains, la perte et la douleur, la joie et le réconfort, la confiance et la trahison.  

 

Comme le capital santé qui se construit essentiellement durant l'enfance et détermine durablement la santé de l'homme adulte;  ainsi il en va de même pour le capital émotionnel, intellectuel et spirituel de cet enfant dont les fondations sont jetées dans son coeur dès ses premiers jours et détermineront, en bien ou en mal, son futur " psychique "  sa personnalité, ses émotions, son mode de pensée même !


Aussi notre responsabilité envers ce cadeau divin qu'est la naissance d'un enfant, est énorme, gigantesque, incommensurable !  Elle revêt une importance capitale pour cet enfance, et pour la société.

 

Certes, nous sommes tous maladroits et nous faisons des erreurs envers les enfants. Surtout envers les enfants justement. Nous sommes tous conditionné par la société - et pas un peu -, mais nous avons tous été premièrement été modelés par notre enfance, par notre vécu que nous projetons, négativement ou positivement sur cet enfant.  Nous répétons les erreurs de nos parents ou au contraire, agissons à l'inverse pour ne pas les reproduire.  Nous manquons souvent de jugement et de détachement car notre affectif envers eux prend le pas sur la raison, comme lorsque nous hurlons et secouons un enfant qui s'approche d'un danger parce notre peur qu'il se blesse prend le pas sur la confiance que nous devrions avoir en lui.  

 

Oui nous faisons des erreurs.  Et ce n'est pas impardonnable heureusement. Ce qu'il est, en revanche, c'est de ne pas considérer les enfants à leur juste valeur : nous les considérons à tort, comme des enfants justement, alors qu'ils sont simplement et avant tout, des hommes en devenir. 

 

Qu'entends-je par là et où vais-je en venir ? 

 

C'est que la façon dont nous traitons nos enfants est paradoxale à plus d'un titre, voyez plutôt. 

 

Premièrement, nous entourons nos petits d'amour et d'affection, à la limite de l'adoration parfois. Nous sommes anxieux à l'idée qu'ils leur arrive quoi que ce soit, et plus que tout, paniqué à l'idée qu'ils ne nous aiment pas malgré tout l'amour que nous leur démontrons. Alors, pour garder leur affection, nous les gâtons de toutes sortes de jouets et de choses inutiles. Nous leur disons oui quand il faudrait leur dire non, ou inversement. Nous refusons de croire que nos actes puissent les mettre en danger car nous refusons d'abandonner cette lueur de plaisir et de reconnaissance dans leurs yeux, lorsque nous les gâtons de bonbons et de sucreries, par exemple… 

 

A contrario, nous décrétons des règles absurdes, imposées par la société, avec des tableaux qui déterminent qu'à tel ou tel âge, un enfant doit être capable de faire ceci ou cela, de dormir seul dans sa chambre, de manger tel aliment, qu'un enfant DOIT aller à l'école ou à la crèche pour se socialiser, qu'un enfant doit savoir lire ou posséder tels compétences à un âge donné, que s'il ne suit pas le lot de tous les enfants alors il doit être déclassé par rapport aux autres et nous sommes terriblement affecté si l'enfant ne suit pas la courbe de vie ainsi standardisée. 

 

Nous disons qu'ils pourront faire ce qu'ils souhaitent de leur vie, mais nous choisissons bien souvent leur options d'études, et exigeons des obligations de résultats, de préférence supérieures à celles de leurs condisciples. Nous projettons sur eux les plans et les espoirs que nous n'avons pu réaliser pour nous même et déterminons des objectifs audacieux et ambitieux pour leur compte. Ou alors sous prétexte de les laisser vivre, peut-être sommes-nous complètement désintéressés de leur scolarité, les laissant en proie au conditionnement scolaire et au décrochage s'ils ne suivent pas le train avec les autres.

 

Ensuite, et surtout, notre comportement le plus étrange, et le plus dommageable envers eux, c'est que nous les séparons du monde des adultes. Au yeux de la pensée commune, l'enfant n'est pas un être comme l'est un homme ou une femme accomplie. Il doit seulement grandir et évoluer. Il n'est pas un homme, il est seulement un enfant. 

 

Aussi pour se faire, on le met à l'écart des adultes. On lui construit un monde à part dans lequel il est roi ; un monde qui n'a rien avoir avec celui des grands. Une prison dorée faîte de jouets d'enfant et d'activités d'enfant, jamais d'activité d'adultes. Juste un monde fait de couleurs et de dessins d'enfant, avec des jeux adaptés à chaque âge ou chaque niveau. Avec des activités pour les enfants, dirigées par des spécialistes de l'enfance. On les nourrit de petits pots d'enfants, le lait de croissance pour enfant, de purée d'enfants dans lesquelles on cache des légumes. On les abrutit de dessins-animés faits pour les enfants.

 

Ainsi, nous les séparons continuellement du monde des adultes. Nous les tenons à l'écart, nous ne les emmenons pas faire les courses avec nous, ni sur notre lieu de travail (d'ailleurs cela nous serait interdit probablement), nous ne les emmenons pas au restaurant avec nous, ni à nos sorties dans la famille ou chez des amis. Si d'ordinaire nous nous risquons une sortie avec nos enfants, nous déménageons avec eux tout l'amarda essentiel au monde de l'enfance: poussette, transat, lit pliant, biberon à réchauffer, et surtout jouets, occupations, livres, car sans cela, ils risqueraient de s'immicer dans les retrouvailles des adultes.

 

Nous n'aceptons aucune aide d'un enfant. Premièrement car étant plus doués, matures et expérimentés que lui, nous n'avons techniquement pas besoin de son aide. Pire, sa participation à nos activités pourrait nous ralentir. Ensuite, il ne faudrait pas qu'il vienne à se couper ou se blesser ... A nos yeux, le monde des adultes est forcément toujours dangereux pour l'enfant.  Ainsi lorsque l'adulte travaille, cuisine ou est occupé, il renvoie l'enfant à son monde d'enfant, et ne lui permet pas de participer au monde des adultes. Quand un enfant aime faire la cuisine avec sa maman (ou son père), on lui offrira un jouet en forme de cuisinière miniature pour qu'il fasse joujou, plutôt que lui permettre de toucher, utiliser la vraie et grande cuisinière, celle des adultes.

 

Lorsque l'adulte lit ou joue à un jeu compliqué, on dit à l'enfant intéressé qu'il est trop petit pour ça.  Toute son enfance, l'enfant entend cette phrase rabaissante : NON, c'est pour les GRANDS.  

 

Lorsqu'il grandit un peu, l'enfant réalise que même s'il est toujours un petit aux yeux des adultes, il est déjà plus grand que son petit copain, son petit frère, son petit voisin. Alors il se sent fier, orgueilleux, méprisant avec eux, car lui,  il peut faire des choses interdites aux plus petits. Ainsi, ce monde de l'enfance, ce monde à part déjà tellement étroit, on invite l'enfant à le ségrégationer encore, avec notre appui bienveillant. Combien de fois ne l'encourageons-nous pas à monter de niveau, et exprimons notre déception s'il ne le fait pas ? A faire mieux que ses camarades ? A essayer un exercice plus difficile ? Combien de fois ne renvoyons-nous pas les plus petits jouer entre-eux au bac à sable plutôt que d'ennuyer les plus grands ?   

 

Ainsi, l'enfant grandit dans un monde qui lui est propre, avec le sentiment contradictoire d'être à la fois dépendant de ce monde, fier prince couvert des privilèges du royaume de enfants, et à la fois honteux d'y être, car perpétuellement frappé d'interdiction de participer au monde des adultes, perpétuellement comparé, pesé et trouvé petit  …   C'est pourquoi l'enfant est pressé de grandir et de quitter ce monde de l'enfance, afin d'être considéré à la même enseigne que le sont les grands. Mais il n'a pas compris que sortir de ce monde, c'est aussi en quitter tous ses avantages. Tous les avantages de l'enfance, ceux là même qu'on lui a toujours donné comme acquis, sans condition autre que celle d'être un enfant, il aimerait fort bien les garder.

 

Et c'est ainsi que le grand enfant sort malgré-lui de l'enfance. En étant devenu un personnage perdu, complètement désorganisé, qui ignore où est son monde, où est sa place. Un personnage en devenir qui ne sait pas ce qu'il veut ni doit devenir.  

 

Nous le décrétons capables d'être un adulte, et après l'avoir mis à l'écart pendant près de 12 ans sinon plus, nous voudrions qu'il s'exécute et agisse comme un adulte !  Nous voudrions qu'il soit autonome, qu'il prenne des décisions justes et réfléchies, qu'il travaille spontanément, qu'il donne un coup de main pour les tâches ménagères … Toutes ces choses qu'on lui a interdite quand il était enfant alors qu'ils les auraient faîtes avec joie et entrain, voilà que les exigeons à présent de lui, alors qu'il les trouve ennuyeuses, et qu'il n'en comprend pas l'utilité. Lui qui n'a jamais été qu'un enfant qui ne faisait que des choses d'enfant. 

 

Devant l'incompréhension et la rébellion, parfois violente, de cet être inachevé qui ne sait ce qu'il doit devenir, nous nous sommes retrouvés désemparés.  La transition du monde de l'enfance à celui des adultes est un échec cuisant. Nous aurions dû en faire le constat et reconsidérer notre façon de voir l'enfance. Mais nous avons préféré nous voiler la face, et nous consoler en créant l'adolescence.  

 

Un nouveau monde hydride, dans lequel nous demandons à l'enfant de devenir un adulte, tout en continuant à supporter ses frasques d'enfants, ses colères et ses rébellions, en espérant que viennent des jours meilleurs. Une zone généralement de non-droit parentale, où l'enfant qui se cherche se libère de toute la frustration que nous avons accumulée sur ses épaules.  Car oui, c'est bien de notre faute qu'il s'agit.  Mais puisque les philosophes et les psychologues ont décrété qu'il était tout à fait normal qu'un enfant, pardon, un adolescent agisse de la sorte à cet âge ... nous nous sommes rassurés, et nous avons continué dans cette voie. 

 

Ces enfants, devenus aujourd'hui des hommes non-accomplis perpétuent à leur tour nos erreurs, souvent en les amplifiant.  De nos jours, on constate que les jeunes hommes et femmes quittent le foyer parental de plus en plus tard, qu'ils manquent d'autonomie, d'indépendance. Ils préfèrent profiter des privilèges du monde adulte : travail, argent, fréquentations amoureuses ; tout en restant dans le cocon rassurant et protecteur de papa-maman. Pas de responsabilité, pas de contraintes, pas de problèmes majeurs, pas de charges financière. Ce phénomène d'adolescence prolongée devient tellement symptômatique de la société actuelle que des psys ont trouvé un nouveau mot pour le désigner : l'adulescence …  Ou l'adulte-adolescent.  

 

A ce rytme-là, on peut se demander combien de temps notre société mettra pour rayer l'adulte de ses rangs, devenant peuplée exclusivement d'êtres inachevés, d'adultes non-accomplis, de personnages hybrides, immatures, perdus, dans un monde sans règles, sans conscience et sans âme.

 

Oui, notre pire erreur est d'avoir oublié que nos enfants sont des adultes en devenir. 

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